Notre tenue

Cette semaine j’évoquais sur Facebook  « notre tenue », celle que nous portons lors des entraînements et qui nous manque terriblement depuis des mois.

Cela m’a donné l’envie de proposer la « rediffusion » d’un article qui me tient à cœur.

« L’habit ne fait pas le moine », un peu quand même.

Par facilité on l’appelle le « kimono », mais ce nom désigne plus spécifiquement un vêtement, très joli, par ailleurs.

Chaque art martial possède sa propre appellation pour désigner ce que l’on revêt dans un dojo ; parmi les plus répandues on trouve le judogi, le karategi, le keikogi. On évoque très peu le « jujitsugi ». Pour les principaux arts martiaux japonais  on peut le nommer « dogi ». En taekwondo, c’est le dobok. Quel que soit son nom, cette tenue est importante et ne saurait être négligée ; j’y vois plusieurs raisons.

D’abord, chaque discipline sportive possède son « uniforme » ; il ne viendrait pas à l’idée d’un footballeur de se rendre sur un terrain de foot en judogi.

Ensuite, grâce à sa texture, cette tenue est pratique et hygiénique. Elle est résistante aux différents assauts et autres sévices qu’on lui fait subir. Elle est hygiénique, elle permet d’absorber les litres de sueur produits lors des entraînements.

Cette uniformité possède également comme vertu d’effacer toute distinction sociale. On ne frime pas vraiment dans un « gi ». Nous sommes tous égaux pour ces moments d’étude et de partage.

Enfin, dans le combat rapproché elle évite une proximité qui peut  être rebutante pour certains et certaines.

Cette tenue, je la respecte au plus haut point ; n’est-elle pas mon principal « outil de travail » ? (quand on a du travail).  Elle est aussi  devenue au fil des années ma « deuxième peau ». Parfois elle a même été mon « bleu de travail », comme nous le verrons plus bas. Certains s’en affranchissent quelques fois,  c’est dommage, surtout dans des disciplines dites « à traditions ».

Au début des années 1970, à l’initiative du champion de judo néerlandais Anton Geesink, il y eut une tentative de kimonos de couleurs qui n’a pas vraiment connu le succès. Ensuite, au début des années 1990, le kimono bleu est apparu lors de certaines compétitions de judo, dans le but de faciliter la compréhension des combats. Dans le même esprit, j’ai moi-même opté pour cette couleur dans mes démonstrations et dans des ouvrages.

Quelques professeurs l’utilisent à l’occasion de leurs cours, cela a été mon cas durant un temps, pour « aérer » mes tenues de démonstration, à l’époque où j’en faisais. Une fois cette époque passée, je suis revenu à la pure tradition. Et puis un enseignant doit pouvoir se distinguer davantage par son savoir et son aura que par sa tenue.

Dans cet article j’évoque les arts martiaux, mais d’autres sports de combats possèdent leur propre tenue (boxe, lutte, etc.) et l’arborent fièrement.
Enfin, l’utilisation de la « tenue de ville » (adaptée) pourra être considérée comme un complément à l’étude de la self-défense, dans des cours spécifiques. Ce pourra être aussi une approche et une étape avant de rejoindre le monde des budos.

En illustration, un kimono ayant appartenu à Jigoro Kano !

Une nouvelle petite histoirre

Dans le recueil de contes que j’évoquais le 19 février dernier, il y a un chapitre consacré à l’art de vaincre sans combattre. J’avais alors proposé une petite histoire savoureuse :« Trois mouches », aujourd’hui il est question d’un coq. Je vous laisse découvrir ou redécouvrir ce beau petit conte, riche en enseignement et tout aussi savoureux !

Laisser mûrir le coq
« Le roi de Tcheou avait confié à Chi Hsing Tseu le dressage d’un coq de combat prometteur, qui paraissait doué et combatif. Le roi était donc en droit de s’attendre à un dressage rapide… et il ne comprenait vraiment pas que dix jours après le début de l’entraînement il n’ait toujours pas eu de nouvelles des progrès du volatile. Il décida d’aller en personne trouver Chi pour lui demander si le coq était prêt.
– « Oh non, sire, il est loin d’être suffisamment mûr. Il est encore fier et coléreux », répondit Chi.
De nouveau dix jours passèrent. Le roi, impatient, se renseigna auprès de Chi qui lui déclara :
– « Le coq a fait des progrès, majesté, mais il n’est pas encore prêt car il réagit dès qu’il sent la présence d’un autre coq. »
Dix jours plus tard, le roi, irrité d’avoir déjà tant attendu, vint chercher le coq pour le faire combattre. Chi s’interposa et expliqua :
– « Pas maintenant, c’est beaucoup trop tôt ! Votre coq n’a pas complètement perdu tout désir de combat et sa fougue est toujours prête à se manifester. »
Le roi ne comprenait pas très bien ce que radotait ce vieux Chi. La vitalité et la fougue de l’animal n’étaient-elles pas la garantie de son efficacité ?! Enfin, comme Chi Hsing Tseu était le dresseur le plus réputé du royaume, il lui fit confiance malgré tout et attendit.
Dix jours s’écoulèrent. La patience du souverain était à bout. Cette fois, le roi était décidé à mettre fin au dressage. Il fit venir Chi et le lui annonça sur un ton qui trahissait sa mauvaise humeur. Chi prit la parole en souriant pour dire :
– « De toute façon, le coq est presque mûr. En effet, quand il entend chanter d’autres coqs il ne réagit même plus, il demeure indifférent aux provocations, immobile comme s’il était de bois. Ses qualités sont maintenant solidement ancrées en lui et sa force intérieure s’est considérablement développée. »
Effectivement, quand le roi voulut le faire combattre, les autres coqs n’étaient visiblement pas de taille à lutter avec lui. D’ailleurs ils ne s’y risquaient même pas car ils s’enfuyaient dès qu’ils l’apercevaient. »

Envoyé de mon iPhone

Un état des lieux et une question…

La semaine dernière, j’évoquais l’importance de la régularité dans la pratique. Ce n’est pas cette année qu’il sera facile de suivre cette recommandation, même avec la meilleure volonté du monde, surtout dans certaines régions. Certes, le gouvernement a revu sa copie en autorisant les moins de 18 ans à fouler les tatamis, mais pour les adultes il faudra patienter encore au moins quinze jours, dans les fameuses régions en rouge. Nous ne sommes plus à quelques changements de programme près.

Combattre le virus réclame sans doute des réglages, des « adaptations à la situation », on aimerait juste un peu moins de cacophonie,  moins de divergences d’opinion entre les scientifiques et plus  de cohérence (et de vérité) de la part des politiques.

On ne peut que constater le manque d’accueil dans les hôpitaux, mais est-ce notre faute à nous, contribuables de base, si  l’argent public (notre argent) est mal utilisé ? D’autant que ceux qui sont en charge de cette « utilisation » ne sont jamais sanctionnés financièrement à titre personnel en cas de faute et de mauvaise gestion. Par contre, la sanction  est tombée pour des citoyens qui n’ont commis aucune  faute et qui ne demandaient qu’une chose : travailler. C’est juste insupportable !

Peut-être aussi qu’en six mois il aurait été possible de faire en sorte de  ne pas être pris au dépourvu face à cette deuxième vague pourtant  largement annoncée !

Il y a la gravité de la pandémie, mais maintenant commencent à se faire sentir les d’autres dommages. Nous entrons, pour certains domaines, dans une phase destructive sur bien des plans, c’est indiscutable.
Les aides promises, si les promesses sont tenues, sont de toutes les façons bien insuffisantes face au montant des préjudices.  Nous allons devoir faire face au chômage pour certains, aux faillites personnelles pour d’autres, des familles entières plongées dans la précarité et ensuite dans la misère avec  d’inévitables drames humains.

Sans compter que le fait que tout le monde ne soit pas impacté de le même manière a tendance à opposer certains secteurs à d’autres ; cela ne va pas dans le sens d’une indispensable cohésion sociale. Peut-être est-ce souhaité ?

Je ne pensais pas qu’un jour ce beau métier (professeur d’arts martiaux), celui de dispenser un savoir,  serait un jour attaqué de la sorte.  Ce métier qui a été aussi celui de ceux qui m’ont tout appris et que nous sommes encore nombreux à exercer.

Dans les arts martiaux, il y a trois types de victimes. Les pratiquants, les professeurs et nos disciplines.

Pour les pratiquants, la frustration est le premier effet négatif. Pour beaucoup en ce moment, elle s’accompagne d’un sentiment d’injustice, tout du moins d’incompréhension. Il y a la frustration consciente et celle qui l’est un peu moins, mais plus destructive. La première est très simple à expliquer : on est déçu, tout simplement. Déçu de devoir arrêter un processus de progression, déçu de ne plus passer un moment agréable durant lequel on fortifie son corps, améliore son esprit et tisse du lien social.  La deuxième, c’est tout notre corps (y compris notre tête) qui en pâti. C’est un secret pour personne que lors des entraînements nous fabriquons de l’endorphine, qui est une sorte de drogue naturelle (licite), mais dont il est difficile de se passer. Cette endorphine est aussi un antidépresseur naturel qui ne coute rien à la société. Or depuis plusieurs mois, on subit un sérieux sevrage. C’est dommageable pour chaque individu et par conséquent pour la collectivité. Les bienfaits du sport sur la santé sont connus, c’est presqu’irresponsable de s’en passer. On me dit qu’il y a plus grave, mais à force de tout reléguer au second plan, la vie va vite devenir « compliquée » et dépourvue de toute saveur.

Quant aux professeurs, pour ceux dont ce n’est pas le métier, c’est contrariant, même très contrariant, la responsabilité vis-à-vis d’un groupe que l’on se doit de faire progresser est remise en cause d’une certaine façon. Pour ceux dont c’est le métier, c’est catastrophique. J’emploie volontairement le mot de métier, plus noble que « travail ». Surtout un métier comme professeur, qui plus est, professeur d’un art. Ce qui nous conduit au mot artisan, les définitions du « Larousse » me conviennent parfaitement. En effet, il y en a deux, celle qui fait état de l’aspect purement administratif : «Travailleur indépendant, qui justifie d’une qualification professionnelle et d’une immatriculation au répertoire des métiers pour l’exercice, à son propre compte, d’une activité manuelle ». Et puis, la seconde qui reflète bien la réalité : « Personne qui pratique un métier manuel selon des normes traditionnelles ». Parfait !

Toute ma vie, j’ai travaillé, sans ne jamais rien réclamer à personne. Je comptais sur ma force de travail et mes compétences. Lorsque surgissaient des obstacles, je les franchissais, parfois dans la douleur, mais je ne reculais pas ! Confronté à l’INTERDICTION, la volonté ne sert à rien ! A moins de devenir hors-la-loi et s’exposer à une forte répression.

Dans notre domaine, les dernières victimes sont nos disciplines. Un arrêt comme celui que nous avons connu de mars à l’été dernier, en plus d’être inédit, est ravageur. Et, dans certaines régions, dès cette semaine, cela recommence, c’est un peu trop, quand même !  Le plus préoccupant, c’est la stigmatisation qui risque d’entourer nos arts de combat, freinant inévitablement de nouvelles vocations. Or, comme dans toutes les sociétés, s’il n’y a pas de renouvellement, il y a extinction de la race. Nous n’en sommes pas encore là, il n’est pas envisageable que les arts martiaux cessent de vivre, mais ce qui est important, c’est que les structures qui les accueillent et les professeurs qui les enseignent, puissent survivre. La vigilance et la combativité sont plus que jamais de mise, même pourvues de faibles moyens.
Juste une question pour conclure : pour combattre ce virus, n’y avait-il vraiment aucun autre moyen que celui de mettre notre pays à l’arrêt et de massacrer des pans entiers de notre économie ? Ce qui ne manquera pas d’anéantir d’autres vies.

eric@pariset.net